De quelques méthodes expérimentales d’enseignement
du droit
Marie Peyronnet, doctorante, Faculté de droit de Bordeaux, UMR CNRS 5114
COMPTRASEC
Sébastien Tournaux, professeur, Faculté de droit de Bordeaux, UMR CNRS 5114
COMPTRASEC
Sous l’impulsion du ministère de l’Enseignement supérieur et
de la recherche, de l’HCERES et des universités elles-mêmes, les temps sont à
l’innovation pédagogique au sein des facultés de droit. Les équipes
pédagogiques s’interrogent et réfléchissent à de nouveaux moyens de transmettre
le savoir juridique et les modes de raisonnements si spécifiques à notre
discipline. Après l’essor des cliniques du droit au début des années 2010, se
développent des méthodes d’enseignement participatif, se déploient des serious games, se généralise l’emploi du
numérique comme outil d’enseignement[1], à la
fois par intérêt[2], mais un
peu aussi par pragmatisme pour palier le manque de moyens.
Au regard de ces évolutions, les expériences menées au cours
du premier semestre de l’année 2017-18 au sein du Master 1, mention
« droit social », à la faculté de droit de Bordeaux peuvent sembler
bien modestes. Sans modifier le format du cours magistral dispensé, l’équipe enseignante
a en effet choisi de mettre en place des exercices pédagogiques innovants ou à
tout le moins différents des exercices classiquement pratiqués en travaux
dirigés. Il n’était naturellement pas question de remettre en cause la
nécessité et l’utilité des exercices traditionnels que sont la dissertation
juridique, le commentaire de texte ou de décision et le cas pratique, lesquels
ont fait leurs preuves depuis des décennies et ont d’ailleurs été pratiqués par
les étudiants de cette promotion. Il s’agissait plutôt de renouveler les
méthodes pédagogiques afin de pouvoir les diversifier, d’accroître l’intérêt
des étudiants pour l’enseignement délivré, de les y associer plus étroitement
et de développer des apprentissages plus difficiles à transmettre dans le cadre
d’exercices classiques. Si des expériences de ce type ont sans aucun doute déjà
été menées, il nous a semblé utile d’en partager les fruits. Cette diffusion
nous donne l’occasion de réfléchir aux méthodes d’ingénierie pédagogique mises
en œuvre et de tenter une première évaluation de cette expérience afin
d’envisager la pertinence de son éventuelle pérennisation dans nos
enseignements.
L’expérimentation a donc été menée auprès de 170 étudiants,
à l’occasion de la dispense du cours de « Droit des conditions de
travail ». L’enseignement était composé de 35 heures de cours magistraux
auxquels s’ajoutaient dix séances de 1h30 de travaux dirigés, les étudiants
étant répartis en cinq groupes. À partir de l’idée que les étudiants à ce
niveau ne sont plus des novices et sont rompus à la réalisation d’exercices classiques[3],
l’équipe a choisi de remplacer quatre de ces séances par des exercices
atypiques et de consacrer la première séance au cadrage de l’ensemble du
semestre.
La première séance atypique a consisté à traiter un
véritable dossier prud’homal en mettant les étudiants dans la peau des acteurs
du procès. La deuxième séance expérimentale tendait à réaliser un cas pratique
à partir d’un film de cinéma traitant d’une question de santé et sécurité au
travail. La troisième séance proposait aux étudiants de réaliser des articles Wikipedia sur une thématique juridique
peu traitée par l’encyclopédie participative, le fruit de leurs travaux ayant
vocation à être mis en ligne sur la plateforme. La quatrième séance, enfin,
était une séance de révision s’appuyant essentiellement sur la lecture de
références doctrinales et la réalisation de fiches de lecture partagées entre
les étudiants.
I. Traitement d’un dossier prud’homal
- Présentation de l’exercice
Il s’agit d’un exercice classiquement réalisé dans le cadre
de la formation des conseillers prud’homaux et qui consiste à travailler sur un
dossier prud’homal réel ayant fait l’objet d’un jugement ou, mieux encore,
ayant abouti à une décision de confirmation ou d’infirmation en appel.
L’équipe pédagogique s’est procuré l’intégralité d’un
dossier portant, pour l’essentiel, sur un litige relatif à l’exécution et la
rupture d’un contrat de travail à temps partiel de nuit, comportant les pièces
et conclusions déposées par les parties, une ordonnance de référé favorable au
salarié, le jugement prud’homal et la décision d’appel. L’ensemble de ces
documents a été soigneusement anonymisé[4] puis
numérisé pour en faciliter la diffusion aux étudiants. Au sein de chaque groupe
de travaux dirigés, les étudiants ont été aléatoirement répartis dans trois
sous-groupes dits « avocats employeur », « avocats
salarié » et « conseillers prud’hommes ».
Le projet a été mené tout au long du semestre. Dès la
première séance, l’enseignante a remis aux étudiants une copie de l’ordonnance
de référé et a organisé deux « entretiens », en jouant
alternativement le rôle du salarié ou de l’employeur, avec les étudiants des
sous-groupes « avocats salarié » et « avocats employeur ». À
partir de ces premiers éléments, les étudiants ont collecté les informations
qui leur semblaient utiles par le biais d’un forum mis en place sur la
plateforme Moodle[5]. Ils
pouvaient y poser leurs questions directement au salarié et obtenir des
justificatifs[6], à
l’exclusion de toute information d’ordre purement juridique[7]. Des
exemples de conclusions et de jugements, tirés d’autres affaires, leurs ont été
fournis afin qu’ils se familiarisent avec le formalisme qui les caractérise.
Les étudiants devaient utiliser l’éditeur de texte collaboratif Framapad[8], ce qui
leur permettait d’éviter de se réunir systématiquement pour la phase d’écriture
et facilitait le suivi de leur travail par l’équipe pédagogique. Après deux semaines
d’échanges et de recherche, les « avocats salarié » devaient remettre leurs
conclusions à l’équipe pédagogique.
S’engageait alors, durant deux semaines, la seconde phase de
travail des sous-groupes « avocats employeur ». Saisis des
conclusions des avocats du salarié, ils pouvaient eux aussi s’entretenir avec
le dirigeant de l’entreprise dans les mêmes conditions que leurs contradicteurs.
À l’issue de cette période, ces sous-groupes remettaient leurs conclusions et
les « avocats salarié » disposaient alors de deux semaines pour
prendre connaissance des nouvelles pièces du dossier et de l’argumentation des « avocats
employeur » et modifier le cas échéant leurs propres conclusions. Les
groupes « avocats employeur » ont ensuite bénéficié d’un délai d’une
semaine pour reprendre leurs conclusions.
Une dernière période de deux semaines était finalement
accordée aux groupes « conseillers prud’hommes » pour travailler à la
rédaction d’un jugement. Enfin, au cours de la neuvième séance de travaux
dirigés, les étudiants de chaque sous-groupe ont sélectionné parmi eux des
volontaires pour assurer les plaidoiries des deux avocats et siéger
paritairement, délibérer sur le siège et rendre le jugement. Une partie de
cette séance fut ensuite consacrée à la comparaison entre les jugements factices
d’une part et les décisions réelles d’autre part.
- Objectifs pédagogiques
Sur un plan purement technique, le dossier amenait les
étudiants à mobiliser les règles relatives au travail à temps partiel et au
travail de nuit, il s’agissait donc d’un travail à partir des connaissances
acquises sur l’une des thématiques du cours magistral, les travaux dirigés
jouant alors bien leur rôle d’approfondissement. Naturellement, l’exercice
n’avait pas cette seule vocation.
Il a d’abord permis aux étudiants d’être confrontés, pour la
première fois pour nombre d’entre eux, aux mécaniques processuelles, de
découvrir ce que sont des jeux de conclusions, des bordereaux de pièces, comment
se matérialise le principe du contradictoire, l’importance de l’audience et du
délibéré avant la rédaction du jugement, etc. Il s’agissait donc d’une fenêtre
ouverte sur la pratique concrète des métiers de justice ou d’auxiliaire de
justice.
L’exercice a, par ailleurs, été l’occasion de mettre en
scène les relations entre un juriste et un non-juriste, exigeant des efforts de
vulgarisation dans l’explication des concepts par les groupes avocats, mais
aussi un travail important sur la qualification juridique, l’équipe pédagogique
ne leur ayant pas facilité la tâche sur ce terrain[9].
L’exercice a surtout permis aux étudiants d’être placés dans
une situation de gestion de projet en groupe, ce qui n’est pas si courant durant
les études de droit. Il leur a fallu s’organiser pour gérer leur temps,
anticiper ou régler d’éventuels conflits entre eux, se répartir les tâches en
fonction des compétences de chacun, certains étant plus à l’aise pour la
recherche documentaire, d’autres pour les échanges avec le salarié ou
l’employeur, d’autres encore pour mener les plaidoiries, etc.
- Évaluation
Le traitement d’un dossier prud’homal, sur l’ensemble du
semestre en y faisant participer un tel effectif étudiant, a nécessité un
investissement important de l’équipe pédagogique, tant au stade de la
préparation du dossier que dans la gestion des rôles « salarié » ou
« employeur ». La mise en place de l’exercice exigeait que l’équipe
soit à l’aise avec la manipulation des outils numériques et que la chargée de
travaux dirigés fasse preuve d’une grande réactivité face aux demandes très
nombreuses des étudiants. Le temps consacré nous paraît toutefois avoir été
rentabilisé tant il était exaltant de percevoir l’intérêt et l’engagement des
étudiants dans la réalisation du projet.
Sans doute, des améliorations pourraient être apportées à
l’exercice. Il pourrait par exemple être envisagé d’associer des avocats ou des
magistrats pour mieux préparer les étudiants à la rédaction de conclusions ou
de jugements, mais également à l’adoption d’un point de vue subjectif (celui du
client défendu) et à la prise de décision. Dans le même ordre d’idée, il
pourrait être judicieux de ne pas répartir les étudiants dans les sous-groupes
de manière totalement aléatoire, en privilégiant la participation d’étudiants
ayant fait un stage en cabinet d’avocats ou en juridiction dans les
sous-groupes correspondant aux compétences déjà acquises[10]. Il serait
également pertinent que les plaidoiries aient lieu immédiatement après la
remise des jeux de conclusions, afin de faire mieux percevoir aux étudiants les
enjeux de l’oralité de la procédure prud’homale et ses incidences sur le
contradictoire. Enfin, il est probable que l’effectif de la promotion n’était
pas adapté à la mise en place d’un exercice de cette ampleur. Les sous-groupes
comptaient une douzaine d’étudiants, ce qui entravait leur volonté de se rencontrer
périodiquement pour discuter de leur travail commun, réunions que ne pouvait
entièrement remplacer le travail collaboratif sur Framapad.
Par le biais d’un questionnaire d’évaluation des
enseignements, les étudiants ont pu nous faire partager leur appréciation de
l’exercice[11]. Près
de 80% des répondants ont jugé que le travail en groupe s’était bien
passé ; 96% des étudiants que le cas proposé était cohérent, que les
documents fournis étaient suffisants, que le dossier reflétait la réalité d’une
affaire prud’homale ; 90% se sont dits satisfaits de l’utilisation du
forum, de l’outil Framapad et de la
réactivité de l’équipe enseignante dans la gestion des différents rôles. Enfin,
68% des réponses remarquaient que les délais étaient un peu courts et qu’il
avait fallu déployer des efforts de travail supplémentaires pour parvenir à
traiter toutes les questions juridiques posées par le cas, quand 19% des
étudiants ont jugé les délais convenables et 13% ont estimé n’avoir pas eu
suffisamment de temps pour approfondir toutes les questions.
II. Cas pratique à partir d’un film de cinéma
- Présentation de l’exercice
La particularité de l’exercice tient au support du cas
pratique qui n’était pas rédigé par l’équipe pédagogique, mais s’appuyait sur
le film « Corporate » réalisé par N. Silhol dont le scénario, inspiré
des pratiques managériales de France Telecom et Renault, est focalisé sur un
cas de suicide au travail résultant d’un harcèlement moral organisationnel[12].
Le film a fait l’objet d’une diffusion en amphithéâtre,
consigne étant donnée aux étudiants de ne pas utiliser leurs ordinateurs pour
prendre des notes, de bien identifier les personnages concernés par une
problématique juridique (salarié qui s’est suicidé, cadre RH, dirigeant de
l’entreprise, inspectrice du travail, représentants du personnel), de
rechercher le maximum d’éléments factuels pouvant donner lieu à qualification
juridique ou constituer des éléments probatoires. Après cette diffusion, une
dizaine de DVD du film ont été mis à leur disposition dans une bibliothèque,
afin que ceux qui le souhaitaient puissent revisionner le film à domicile. Les
étudiants devaient, enfin, rédiger la solution du cas pratique à partir du
film, soit seuls, soit par petits groupes de deux ou trois au maximum. Le cas a
finalement fait l’objet d’une correction « classique » au cours de la
sixième séance de travaux dirigés.
- Objectifs pédagogiques
Par de nombreux aspects, le travail proposé aux étudiants
dans le cadre de cet exercice s’apparente à celui qu’ils ont l’habitude de réaliser
pour un cas pratique classique. Les étudiants ont donc dû mobiliser les
mécaniques de la qualification juridique et du syllogisme pour réaliser le
travail demandé. Sur le plan des connaissances, ce travail leur a permis
d’approfondir les questions de santé et sécurité au travail, de harcèlement
moral et, surtout, d’envisager concrètement le rôle des différents acteurs
sociaux et les responsabilités de chacun. Cela va sans dire, l’exercice avait aussi
vocation à être plus ludique et à favoriser l’intérêt des étudiants.
La réalisation de ce cas pratique a toutefois permis aux
étudiants d’être confrontés à une situation, courante dans la pratique
professionnelle, qu’un cas pratique « classique » ne permet que plus
difficilement de simuler. En effet, un film de plus de 1h30, mettant en jeu une
demi-douzaine de personnages principaux, des situations variées et des
dialogues nombreux, soumet les étudiants à de très nombreuses informations et
leur impose, de la sorte, de les analyser et de les sélectionner. Ce support
avait donc vocation à renforcer leur capacité d’analyse des faits dans
l’opération de qualification juridique.
- Évaluation
Comparativement à l’exercice de type « dossier
prud’homal », la réalisation de cet exercice de cas pratique n’a demandé
qu’un faible investissement à l’équipe pédagogique qui s’est résumé au
visionnage actif du film afin d’identifier les problématiques juridiques posées
et à procéder à la correction du cas en séance. L’identification du support n’a
pas posé de réelle difficulté, mais il n’est pas certain que ce procédé soit
adapté à toutes les disciplines ni, même, à toutes les thématiques du cours
dispensé.
Deux obstacles dans la préparation de l’exercice ont
toutefois été difficiles à surmonter. D’abord, le nombre de problématiques
juridiques traitées dans le film était sans doute trop important. Nous avons donc
fait le choix de permettre aux étudiants de se regrouper pour que la charge de
travail ne soit pas trop lourde, mais il aurait également pu être pertinent de
répartir les personnages du film entre les étudiants afin que chacun envisage
les problématiques sous des angles différents et peut-être de manière plus approfondie.
Ensuite, pour les mêmes raisons, la séance de correction n’a pu être
convenablement réalisée, l’ampleur de l’exercice exigeant sans doute un
aménagement de la durée de la séance, par exemple en la portant à trois heures.
L’utilisation d’un film, en lieu et place d’un cas pratique rédigé, présente par
ailleurs les travers habituels de l’exercice : la difficulté d’anticiper
la longueur du cas et les digressions pouvant être faîtes par les étudiants.
Le questionnaire d’évaluation présenté aux étudiants
comportait une question relative à cet exercice. 7,5% des étudiants ont
considéré que ce travail était intéressant, mais qu’il avait représenté une
charge de travail trop importante. 51% des répondants ont jugé que le travail
était intéressant et que la charge de travail était acceptable à condition
d’avoir travaillé en groupe. Les derniers 41,5% ont choisi de répondre que ce
type de séance pouvait être proposé en l’état à de futures promotions.
III. Élaboration d’articles « Wikipedia »
- Présentation de l’exercice
L’idée de demander aux étudiants de réaliser des articles Wikipedia en droit du travail est née du
constat des lacunes de l’encyclopédie participative sur cette question[13]. Cet
outil, parfois décrié pour ses approximations, fait toutefois partie du
quotidien de nos étudiants[14]. Nous
avions donc la forte intuition que ce type d’exercice serait susceptible de les
intéresser et de rendre l’apprentissage plus ludique et agréable.
Le travail préparatoire a consisté à créer une carte mentale
grâce à l’outil Framindmap[15]
représentant le projet d’ensemble de rédaction de cinq fiches Wikipedia[16]. Toutes
relatives au droit de la durée de travail, les cinq fiches sont consacrées au
travail à temps partiel et intermittent, aux durées de travail, au temps de
travail des cadres, aux temps de repos et aux congés. Chaque fiche est
subdivisée en sous-thématiques afin de pouvoir répartir le travail entre les
étudiants[17],
lesquelles sont toutes accompagnées d’une fiche bibliographique permettant aux
étudiants de centraliser les références utilisées.
Chacun des cinq groupes de travaux dirigés s’est vu confier
le soin de réaliser un des articles Wikipedia,
les étudiants de chaque groupe étant répartis aléatoirement dans cinq sous-groupes.
Comme pour le dossier prud’homal, la rédaction de chaque fiche a été menée
collaborativement sur Framapad, avec
utilisation de codes couleurs pour l’identification du texte apporté par chaque
étudiant. Des consignes très strictes d’interdiction de toute forme de plagiat
ont naturellement été données aux étudiants. Nous avons par ailleurs exigé
qu’ils référencent les connaissances délivrées et qu’ils tendent, autant que
possible, à l’exhaustivité du propos, conformément aux principes qui gouvernent
l’encyclopédie participative.
Informés dès le début du semestre de la nature de
l’exercice, les étudiants ont disposé d’environ six semaines pour mener ce
travail à bien, la quatrième séance de travaux dirigés étant consacrée à une
harmonisation des différents sous-groupes pour améliorer la cohérence des
articles et chasser les répétitions.
- Objectif de l’exercice
Cet exercice avait une double vocation. Il nous a semblé être
un excellent moyen d’approfondir les questions souvent techniques du droit du
temps de travail par un abord ludique et ayant vocation à valoriser le travail
des étudiants par la mise en ligne de leur travail sur l’encyclopédie. Il
visait, également, à leur offrir une nouvelle opportunité de travail en groupe
et de manipulation des outils de travail collaboratifs.
Parallèlement, l’exercice devait permettre d’accroître les
capacités de nos étudiants à la recherche documentaire. Nous avions également
l’espoir que ce travail développe leurs capacités de synthèse tant le nombre
d’informations à réunir et à traiter était important.
- Évaluation
Quoique l’idée soit séduisante, cet exercice est sans doute celui
qui a donné le moins satisfaction à l’équipe pédagogique et qui, très
clairement, est le moins abouti.
La séance de TD consacrée à la correction des fiches a
nécessité la réservation d’une salle informatique, et a démontré les limites de
Framapad dans la gestion des
modifications effectuées par un grand nombre d’utilisateurs simultanément, sur
un document devenu très volumineux. La charge de travail de relecture et de
correction du travail des étudiants était colossale, puisque l’ensemble des
cinq articles totalisaient un volume de près de 400 pages. Faute d’avoir au
préalable suffisamment étudié les conditions de publication sur l’encyclopédie,
il s’est avéré que le travail de refonte des articles élaborés par les
étudiants était trop important et nous avons finalement été contraints de
renoncer à les mettre en ligne.
Le bilan n’est toutefois pas entièrement négatif. Comme nous
le pressentions, l’exercice a suscité un fort engouement et les étudiants ont
très sérieusement joué le jeu. La charge de travail n’a pas semblé excessive
puisque des groupes de six ou sept étudiants travaillaient de concert sur des
sous-thématiques bien délimitées et dont le domaine était raisonnable. Les
consignes ont globalement été respectées et nous avons été agréablement surpris
par les efforts de documentation et de référencement réalisés, mais aussi du
faible volume de propos plagiés[18].
S’il fallait renouveler l’expérience, des transformations
assez profondes devraient être envisagées. Il serait, d’abord, peut-être plus
approprié d’envisager une publication sur un autre support que Wikipedia, par exemple sur un blog ou[19],
éventuellement, sur la plateforme Wikiversité
dont l’objectif est de diffuser des documents pédagogiques et dont les
exigences formelles sont moindres. Le thème de travail devrait également être plus
restreint, aussi bien pour alléger le travail des étudiants que celui de
l’équipe pédagogique. Sur le plan méthodologique, il serait sans doute utile
d’imposer aux étudiants un nombre maximal de pages pour chaque fiche, ce qui
les contraindrait à faire un effort de synthèse et à simplifier leurs propos. En
amont de l’écriture, une formation des étudiants à la rédaction des notes
bibliographiques serait très utile puisque l’obligation de référencer ses
propos est l’un des principes fondateurs de Wikipedia.
Cela constituerait également une introduction au travail de recherche et aux
exigences de transparence de la rédaction scientifique requises dans le cadre
d’un mémoire de Master 2.
Enfin, un travail important de réflexion devrait être mené à
propos de l’évaluation du travail des étudiants. Le code couleur utilisé dans Framapad permet certes d’apprécier
qualitativement et quantitativement la participation de chaque étudiant. Ce
système a pourtant eu pour conséquence de donner le sentiment aux étudiants
d’être mis en concurrence et a provoqué des comportements inappropriés. Les
étudiants ne toléraient pas les modifications faites par d’autres sur leur
texte, n’osaient pas corriger les erreurs de leurs camarades, se livraient à une
sorte de course à celui qui écrira le plus, ou pire, engageaient la rédaction
de parties attribuées à d’autres étudiants. L’un des objectifs principaux de
cet exercice étant la réalisation d’un travail en groupe, cette évaluation
individuelle était inappropriée et il faudrait, si l’expérience devait être à
nouveau menée, procéder à une évaluation collective par sous-groupe.
Le questionnaire d’évaluation reflète très clairement
l’échec partiel de cet exercice. 6% des étudiants ont considéré que cet exercice
était inutile et inapproprié, 24% que l’exercice était intéressant, mais que
les contraintes liées à l’usage des outils numériques étaient trop importantes,
23% que l’exercice avait exigé une charge de travail excessive. Seuls 47% des
répondants estimaient que l’exercice pouvait être proposé sans changement à de
futures promotions. Un espace d’expression libre était ouvert aux étudiants
dans le questionnaire d’évaluation où plusieurs remarques se sont focalisées
sur le sentiment de concurrence trop important et sur l’évaluation souvent
perçue comme inéquitable.
IV. Révisions à partir de fiches de lecture
- Présentation de l’exercice
Il est relativement fréquent que la dixième séance de
travaux dirigés d’un semestre soit consacrée à des révisions par le
traitement d’un sujet de dissertation ou de cas pratique transversal. Nous
avons souhaité renouveler le genre en proposant un exercice différent ayant
toujours cette même vocation.
L’équipe pédagogique a donc identifié une quarantaine de
références doctrinales classiques ou modernes, théoriques ou pratiques,
récentes ou anciennes. Les références étaient réparties, par parts égales,
entre les trois axes du cours que sont la rémunération, le temps de travail et
la santé et sécurité au travail. La liste était proposée à chaque groupe de
travaux dirigés et les étudiants devaient sélectionner une référence en mentionnant
leurs noms à côté de la référence choisie dans la page Framapad créée à cet effet, lire l’article proposé et élaborer une
courte fiche de lecture (une page maximum) présentant l’auteur, le support de
publication, le thème abordé, les idées principalement développées. Ils
devaient, enfin, extraire une citation de l’article qui pourrait être utile
dans le cadre d’un travail de dissertation par exemple. Chaque étudiant devait,
finalement, déposer sa fiche de lecture en ligne par le biais d’une activité
« Base de données » sur Moodle,
ce afin que chacun puisse profiter du travail des autres.
- Objectifs pédagogiques
Les trois premiers exercices atypiques n’ayant pas fait la
part belle à l’approche théorique du droit, nous avons envisagé de profiter de
cette séance de révision pour montrer aux étudiants une autre manière de
réviser en vue des examens. L’idée était d’offrir aux plus volontaires une
méthode de révision des examens fort différente du « bachotage » trop
souvent pratiqué et qui consiste à procéder à des lectures doctrinales
relatives aux thèmes traités en cours. Nous avions l’espoir que les étudiants
les plus motivés ne se contenteraient pas de lire la seule référence qui leur
était imposée et qu’ils choisiraient d’étudier l’ensemble ou, tout du moins,
une partie des articles soumis. Pour ceux qui ne feraient pas ce choix, la
lecture des fiches élaborées par leurs camarades ne prenait pas trop de temps
et était un moyen simple de collecte d’idées et de références en vue de
l’examen final et un moyen de parfaire leur culture en droit social.
- Évaluation
La charge de travail, pour les étudiants comme pour l’équipe
enseignante, était raisonnable, la lecture des fiches étant relativement rapide.
Peu de changements devraient être apportés à l’exercice, même s’il conviendrait
sans doute de mieux expliquer aux étudiants l’intérêt qu’il présente et, en
particulier, de démystifier la prétendue distinction entre théorie et pratique
dont trop nombreux sont malheureusement imprégnés et qui influe négativement
sur leur perception de l’exercice.
Les étudiants ayant répondu au questionnaire d’évaluation
ont très majoritairement considéré que l’exercice était inutile et qu’ils
auraient préféré un exercice de synthèse « classique » (66%), un
tiers des étudiants s’étant exprimé jugeant toutefois que l’exercice était
utile et qu’il devrait être reproposé à de futures promotions. Certains
étudiants ont proposé que l’exercice soit remplacé par un exposé en séance afin
de travailler l’expression orale, ce qui peut être une piste intéressante, ne
serait-ce qu’au regard de la certitude que les étudiants entendraient, à défaut
de le lire, le travail de leurs camarades.
V. Synthèse
L’introduction d’exercices différents de ceux habituellement
pratiqués dans les études juridiques a fait souffler un véritable vent de
fraîcheur sur nos enseignements et a été globalement bien vécue par l’équipe
pédagogique comme par les étudiants. Il est particulièrement agréable
d’observer les étudiants travailler ensemble en dehors des travaux dirigés, se
corriger entre eux, s’entraider et réfléchir en commun aux problématiques
rencontrées, partager leurs connaissances acquises au gré de leurs parcours ou
de leurs expériences en stage.
Dans la partie d’expression libre du questionnaire
d’évaluation, un étudiant répondait à la question « quels sont selon vous
les points forts de cet enseignement ? » par la formule
suivante : « le point fort de cet enseignement est sans aucun doute
les TD atypiques que l'on a pu réaliser. C'était une manière beaucoup plus
ludique d'apprendre et ça permet de rester motivé tout au long du semestre ».
C’est là, sans doute, l’une des raisons les plus fondamentales à l’idée de renouveler
l’expérience : la diversification des méthodes d’enseignement a permis d’augmenter
la quantité de travail exigée des aux étudiants tout en les gardant mobilisés
pendant tout le semestre, et ce, malgré la fatigue qui peut parfois se faire
ressentir au mois de décembre. Intéresser l’étudiant à l’enseignement qu’il
reçoit est l’un des moyens les plus sûrs que l’apprentissage sera de qualité.
Le questionnaire d’évaluation a très nettement fait
ressortir une inquiétude des étudiants. Plusieurs d’entre eux ont en effet
pensé que le remplacement de séances classiques par des séances atypiques
pouvait nuire à leurs résultats aux examens ou, plus tard, à la réussite aux
concours, selon l’idée que ces épreuves exigent de réaliser des exercices classiques.
Ainsi, à propos des séances atypiques, 13% considéraient qu’il devrait y en
avoir davantage, 35% que le dosage entre TD classiques et atypiques était
approprié, 51% jugeaient ne pas avoir suffisamment travaillé sur des exercices
classiques. L’argument est très fort et le conformisme de nos étudiants a un
peu ébranlé nos convictions, cela jusqu’à la publication des résultats
d’examens du premier semestre de master 1. La moyenne des notes obtenues à
l’épreuve écrite de droit des conditions de travail était cette année de près
d’un point supérieure à celle de l’année précédente (2016-17).
Sans doute ce résultat peut être attribué à bien d’autres causes que la seule
innovation pédagogique et il faudrait renouveler l’expérience sur plusieurs
années pour tirer des conclusions fiables des résultats d’examens. Nous pouvons
toutefois sans trop de doute affirmer que, s’il n’est pas certain que ces
exercices aient amélioré le taux de réussite, ils ne lui auront pas nui, auront
amusé les étudiants et stimulé l’équipe pédagogique !
[1] V. not.
Ch. Jamin, « Cliniques du droit : innovation versus professionnalisation ? », D. 2014. 675 ; G. Lhuillier et alii, Les pratiques innovantes de formation des professionnels du
droit : vers un modèle « global » ?, Fondation Maison des
sciences de l’homme, avril 2017 ; B. Dondero, Droit 2.0. Apprendre et pratiquer le droit au XXIe
siècle, LGDJ, coll. Forum, 2015.retour au texte
[2] V. La
diffusion par Bruno Dondero de son cours de droit des sociétés via l’outil Facebook live.
[3] Propos
qui doit être nuancé puisqu’un certain nombre d’étudiants inscrits dans ce
master provient de la filière AES et a parfois montré quelques lacunes méthodologiques
dans la réalisation d’exercices classiques et peiné à « suivre le
rythme ».
[4] Et
l’ensemble des noms remplacés pour que les étudiants puissent s’y retrouver.
[5] Au cours
des deux premières semaines, les réponses sur le forum étaient en priorité
données aux étudiants des groupes « avocats salariés », et aux
« avocats employeur » pour les deux semaines suivantes.
[6] Contrats
de travail et avenants, bulletins de salaire, échanges de courriers, etc.,
l’ensemble de ces documents étant tirés des pièces du véritable dossier. Les
étudiants devaient expressément demander au salarié la pièce qu’ils
souhaitaient obtenir pour que celle-ci soit libérée sur Moodle. Sur les 32 pièces existantes, ils en ont débloqué entre
quinze et trente selon les groupes.
[7] Il a,
par exemple, été fréquent que les étudiants demandent au salarié quelle était
la convention collective de branche applicable à l’entreprise, question à
laquelle le salarié ne répondait pas, les étudiants étant censés pouvoir la
trouver par eux-mêmes.
[8] Logiciel
libre d’édition de texte collaboratif, v. https://framapad.org/
[9] Le
groupe « avocats salarié » a écopé d’un salarié manipulateur ayant
tendance à ne pas « tout » dire alors que l’employeur, à l’inverse,
avait tendance à inonder ses avocats de pièces.
[10] Un
groupe « conseillers prud’hommes » comptait dans ses rangs deux
étudiants ayant fait des stages en juridiction et leur apport a été remarquable
tant sur le plan formel que sur la qualité des motifs de la décision.
[11] Une
soixantaine d’étudiants a répondu au formulaire, ce qui n’est pas pleinement
significatif, mais permet tout de même d’avoir une idée du ressenti de la
promotion.
[12] N.
Silhol (réalisateur), Corporate [DVD], Kazak Productions, 2017, 95 minutes.
[13] V. Les
articles Wikipedia sur le
droit du travail français et sur le
droit du temps de travail en France.
[14] Comme
du plus grand nombre des internautes français : selon
la société médiamétrie, les sites internet de la Wikimedia foundation, dont relève l’encyclopédie participative,
figurait à la 6e place des sites les plus consultés en France au
mois d’avril 2018.
[15]
Logiciel libre d’édition de cartes mentales.
[16] V.
annexe.
[17] Par
exemple, la fiche « Temps de repos » est subdivisée en cinq
sous-parties consacrées à : 1. Histoire et cadre juridique ; 2. Repos
quotidien ; 3. Repos hebdomadaire ; 4. Repos dominical ; 5.
Repos compensateurs, récupérations et RTT.
[18] Le
contrôle a été mené grâce à l’outil Compilatio
dont dispose l’université de Bordeaux, v. https://www.compilatio.net/.
[19] Cela
existe dans beaucoup de facultés, v. par ex. le blog des étudiants des masters Droit
et santé de l’université de Lille.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire