mercredi 6 juin 2018

Expérimentations bordelaises en travaux dirigés de Droit du travail


De quelques méthodes expérimentales d’enseignement du droit
Marie Peyronnet, doctorante, Faculté de droit de Bordeaux, UMR CNRS 5114 COMPTRASEC
Sébastien Tournaux, professeur, Faculté de droit de Bordeaux, UMR CNRS 5114 COMPTRASEC


Sous l’impulsion du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche, de l’HCERES et des universités elles-mêmes, les temps sont à l’innovation pédagogique au sein des facultés de droit. Les équipes pédagogiques s’interrogent et réfléchissent à de nouveaux moyens de transmettre le savoir juridique et les modes de raisonnements si spécifiques à notre discipline. Après l’essor des cliniques du droit au début des années 2010, se développent des méthodes d’enseignement participatif, se déploient des serious games, se généralise l’emploi du numérique comme outil d’enseignement[1], à la fois par intérêt[2], mais un peu aussi par pragmatisme pour palier le manque de moyens.

Au regard de ces évolutions, les expériences menées au cours du premier semestre de l’année 2017-18 au sein du Master 1, mention « droit social », à la faculté de droit de Bordeaux peuvent sembler bien modestes. Sans modifier le format du cours magistral dispensé, l’équipe enseignante a en effet choisi de mettre en place des exercices pédagogiques innovants ou à tout le moins différents des exercices classiquement pratiqués en travaux dirigés. Il n’était naturellement pas question de remettre en cause la nécessité et l’utilité des exercices traditionnels que sont la dissertation juridique, le commentaire de texte ou de décision et le cas pratique, lesquels ont fait leurs preuves depuis des décennies et ont d’ailleurs été pratiqués par les étudiants de cette promotion. Il s’agissait plutôt de renouveler les méthodes pédagogiques afin de pouvoir les diversifier, d’accroître l’intérêt des étudiants pour l’enseignement délivré, de les y associer plus étroitement et de développer des apprentissages plus difficiles à transmettre dans le cadre d’exercices classiques. Si des expériences de ce type ont sans aucun doute déjà été menées, il nous a semblé utile d’en partager les fruits. Cette diffusion nous donne l’occasion de réfléchir aux méthodes d’ingénierie pédagogique mises en œuvre et de tenter une première évaluation de cette expérience afin d’envisager la pertinence de son éventuelle pérennisation dans nos enseignements.

L’expérimentation a donc été menée auprès de 170 étudiants, à l’occasion de la dispense du cours de « Droit des conditions de travail ». L’enseignement était composé de 35 heures de cours magistraux auxquels s’ajoutaient dix séances de 1h30 de travaux dirigés, les étudiants étant répartis en cinq groupes. À partir de l’idée que les étudiants à ce niveau ne sont plus des novices et sont rompus à la réalisation d’exercices classiques[3], l’équipe a choisi de remplacer quatre de ces séances par des exercices atypiques et de consacrer la première séance au cadrage de l’ensemble du semestre.

La première séance atypique a consisté à traiter un véritable dossier prud’homal en mettant les étudiants dans la peau des acteurs du procès. La deuxième séance expérimentale tendait à réaliser un cas pratique à partir d’un film de cinéma traitant d’une question de santé et sécurité au travail. La troisième séance proposait aux étudiants de réaliser des articles Wikipedia sur une thématique juridique peu traitée par l’encyclopédie participative, le fruit de leurs travaux ayant vocation à être mis en ligne sur la plateforme. La quatrième séance, enfin, était une séance de révision s’appuyant essentiellement sur la lecture de références doctrinales et la réalisation de fiches de lecture partagées entre les étudiants.

I. Traitement d’un dossier prud’homal

- Présentation de l’exercice

Il s’agit d’un exercice classiquement réalisé dans le cadre de la formation des conseillers prud’homaux et qui consiste à travailler sur un dossier prud’homal réel ayant fait l’objet d’un jugement ou, mieux encore, ayant abouti à une décision de confirmation ou d’infirmation en appel.

L’équipe pédagogique s’est procuré l’intégralité d’un dossier portant, pour l’essentiel, sur un litige relatif à l’exécution et la rupture d’un contrat de travail à temps partiel de nuit, comportant les pièces et conclusions déposées par les parties, une ordonnance de référé favorable au salarié, le jugement prud’homal et la décision d’appel. L’ensemble de ces documents a été soigneusement anonymisé[4] puis numérisé pour en faciliter la diffusion aux étudiants. Au sein de chaque groupe de travaux dirigés, les étudiants ont été aléatoirement répartis dans trois sous-groupes dits « avocats employeur », « avocats salarié » et « conseillers prud’hommes ».

Le projet a été mené tout au long du semestre. Dès la première séance, l’enseignante a remis aux étudiants une copie de l’ordonnance de référé et a organisé deux « entretiens », en jouant alternativement le rôle du salarié ou de l’employeur, avec les étudiants des sous-groupes « avocats salarié » et « avocats employeur ». À partir de ces premiers éléments, les étudiants ont collecté les informations qui leur semblaient utiles par le biais d’un forum mis en place sur la plateforme Moodle[5]. Ils pouvaient y poser leurs questions directement au salarié et obtenir des justificatifs[6], à l’exclusion de toute information d’ordre purement juridique[7]. Des exemples de conclusions et de jugements, tirés d’autres affaires, leurs ont été fournis afin qu’ils se familiarisent avec le formalisme qui les caractérise. Les étudiants devaient utiliser l’éditeur de texte collaboratif Framapad[8], ce qui leur permettait d’éviter de se réunir systématiquement pour la phase d’écriture et facilitait le suivi de leur travail par l’équipe pédagogique. Après deux semaines d’échanges et de recherche, les « avocats salarié » devaient remettre leurs conclusions à l’équipe pédagogique.
S’engageait alors, durant deux semaines, la seconde phase de travail des sous-groupes « avocats employeur ». Saisis des conclusions des avocats du salarié, ils pouvaient eux aussi s’entretenir avec le dirigeant de l’entreprise dans les mêmes conditions que leurs contradicteurs. À l’issue de cette période, ces sous-groupes remettaient leurs conclusions et les « avocats salarié » disposaient alors de deux semaines pour prendre connaissance des nouvelles pièces du dossier et de l’argumentation des « avocats employeur » et modifier le cas échéant leurs propres conclusions. Les groupes « avocats employeur » ont ensuite bénéficié d’un délai d’une semaine pour reprendre leurs conclusions.
Une dernière période de deux semaines était finalement accordée aux groupes « conseillers prud’hommes » pour travailler à la rédaction d’un jugement. Enfin, au cours de la neuvième séance de travaux dirigés, les étudiants de chaque sous-groupe ont sélectionné parmi eux des volontaires pour assurer les plaidoiries des deux avocats et siéger paritairement, délibérer sur le siège et rendre le jugement. Une partie de cette séance fut ensuite consacrée à la comparaison entre les jugements factices d’une part et les décisions réelles d’autre part.

- Objectifs pédagogiques

Sur un plan purement technique, le dossier amenait les étudiants à mobiliser les règles relatives au travail à temps partiel et au travail de nuit, il s’agissait donc d’un travail à partir des connaissances acquises sur l’une des thématiques du cours magistral, les travaux dirigés jouant alors bien leur rôle d’approfondissement. Naturellement, l’exercice n’avait pas cette seule vocation.

Il a d’abord permis aux étudiants d’être confrontés, pour la première fois pour nombre d’entre eux, aux mécaniques processuelles, de découvrir ce que sont des jeux de conclusions, des bordereaux de pièces, comment se matérialise le principe du contradictoire, l’importance de l’audience et du délibéré avant la rédaction du jugement, etc. Il s’agissait donc d’une fenêtre ouverte sur la pratique concrète des métiers de justice ou d’auxiliaire de justice.
L’exercice a, par ailleurs, été l’occasion de mettre en scène les relations entre un juriste et un non-juriste, exigeant des efforts de vulgarisation dans l’explication des concepts par les groupes avocats, mais aussi un travail important sur la qualification juridique, l’équipe pédagogique ne leur ayant pas facilité la tâche sur ce terrain[9].
L’exercice a surtout permis aux étudiants d’être placés dans une situation de gestion de projet en groupe, ce qui n’est pas si courant durant les études de droit. Il leur a fallu s’organiser pour gérer leur temps, anticiper ou régler d’éventuels conflits entre eux, se répartir les tâches en fonction des compétences de chacun, certains étant plus à l’aise pour la recherche documentaire, d’autres pour les échanges avec le salarié ou l’employeur, d’autres encore pour mener les plaidoiries, etc.

- Évaluation

Le traitement d’un dossier prud’homal, sur l’ensemble du semestre en y faisant participer un tel effectif étudiant, a nécessité un investissement important de l’équipe pédagogique, tant au stade de la préparation du dossier que dans la gestion des rôles « salarié » ou « employeur ». La mise en place de l’exercice exigeait que l’équipe soit à l’aise avec la manipulation des outils numériques et que la chargée de travaux dirigés fasse preuve d’une grande réactivité face aux demandes très nombreuses des étudiants. Le temps consacré nous paraît toutefois avoir été rentabilisé tant il était exaltant de percevoir l’intérêt et l’engagement des étudiants dans la réalisation du projet.

Sans doute, des améliorations pourraient être apportées à l’exercice. Il pourrait par exemple être envisagé d’associer des avocats ou des magistrats pour mieux préparer les étudiants à la rédaction de conclusions ou de jugements, mais également à l’adoption d’un point de vue subjectif (celui du client défendu) et à la prise de décision. Dans le même ordre d’idée, il pourrait être judicieux de ne pas répartir les étudiants dans les sous-groupes de manière totalement aléatoire, en privilégiant la participation d’étudiants ayant fait un stage en cabinet d’avocats ou en juridiction dans les sous-groupes correspondant aux compétences déjà acquises[10]. Il serait également pertinent que les plaidoiries aient lieu immédiatement après la remise des jeux de conclusions, afin de faire mieux percevoir aux étudiants les enjeux de l’oralité de la procédure prud’homale et ses incidences sur le contradictoire. Enfin, il est probable que l’effectif de la promotion n’était pas adapté à la mise en place d’un exercice de cette ampleur. Les sous-groupes comptaient une douzaine d’étudiants, ce qui entravait leur volonté de se rencontrer périodiquement pour discuter de leur travail commun, réunions que ne pouvait entièrement remplacer le travail collaboratif sur Framapad.

Par le biais d’un questionnaire d’évaluation des enseignements, les étudiants ont pu nous faire partager leur appréciation de l’exercice[11]. Près de 80% des répondants ont jugé que le travail en groupe s’était bien passé ; 96% des étudiants que le cas proposé était cohérent, que les documents fournis étaient suffisants, que le dossier reflétait la réalité d’une affaire prud’homale ; 90% se sont dits satisfaits de l’utilisation du forum, de l’outil Framapad et de la réactivité de l’équipe enseignante dans la gestion des différents rôles. Enfin, 68% des réponses remarquaient que les délais étaient un peu courts et qu’il avait fallu déployer des efforts de travail supplémentaires pour parvenir à traiter toutes les questions juridiques posées par le cas, quand 19% des étudiants ont jugé les délais convenables et 13% ont estimé n’avoir pas eu suffisamment de temps pour approfondir toutes les questions.

II. Cas pratique à partir d’un film de cinéma

- Présentation de l’exercice

La particularité de l’exercice tient au support du cas pratique qui n’était pas rédigé par l’équipe pédagogique, mais s’appuyait sur le film « Corporate » réalisé par N. Silhol dont le scénario, inspiré des pratiques managériales de France Telecom et Renault, est focalisé sur un cas de suicide au travail résultant d’un harcèlement moral organisationnel[12].

Le film a fait l’objet d’une diffusion en amphithéâtre, consigne étant donnée aux étudiants de ne pas utiliser leurs ordinateurs pour prendre des notes, de bien identifier les personnages concernés par une problématique juridique (salarié qui s’est suicidé, cadre RH, dirigeant de l’entreprise, inspectrice du travail, représentants du personnel), de rechercher le maximum d’éléments factuels pouvant donner lieu à qualification juridique ou constituer des éléments probatoires. Après cette diffusion, une dizaine de DVD du film ont été mis à leur disposition dans une bibliothèque, afin que ceux qui le souhaitaient puissent revisionner le film à domicile. Les étudiants devaient, enfin, rédiger la solution du cas pratique à partir du film, soit seuls, soit par petits groupes de deux ou trois au maximum. Le cas a finalement fait l’objet d’une correction « classique » au cours de la sixième séance de travaux dirigés.

- Objectifs pédagogiques

Par de nombreux aspects, le travail proposé aux étudiants dans le cadre de cet exercice s’apparente à celui qu’ils ont l’habitude de réaliser pour un cas pratique classique. Les étudiants ont donc dû mobiliser les mécaniques de la qualification juridique et du syllogisme pour réaliser le travail demandé. Sur le plan des connaissances, ce travail leur a permis d’approfondir les questions de santé et sécurité au travail, de harcèlement moral et, surtout, d’envisager concrètement le rôle des différents acteurs sociaux et les responsabilités de chacun. Cela va sans dire, l’exercice avait aussi vocation à être plus ludique et à favoriser l’intérêt des étudiants.

La réalisation de ce cas pratique a toutefois permis aux étudiants d’être confrontés à une situation, courante dans la pratique professionnelle, qu’un cas pratique « classique » ne permet que plus difficilement de simuler. En effet, un film de plus de 1h30, mettant en jeu une demi-douzaine de personnages principaux, des situations variées et des dialogues nombreux, soumet les étudiants à de très nombreuses informations et leur impose, de la sorte, de les analyser et de les sélectionner. Ce support avait donc vocation à renforcer leur capacité d’analyse des faits dans l’opération de qualification juridique.

- Évaluation

Comparativement à l’exercice de type « dossier prud’homal », la réalisation de cet exercice de cas pratique n’a demandé qu’un faible investissement à l’équipe pédagogique qui s’est résumé au visionnage actif du film afin d’identifier les problématiques juridiques posées et à procéder à la correction du cas en séance. L’identification du support n’a pas posé de réelle difficulté, mais il n’est pas certain que ce procédé soit adapté à toutes les disciplines ni, même, à toutes les thématiques du cours dispensé.

Deux obstacles dans la préparation de l’exercice ont toutefois été difficiles à surmonter. D’abord, le nombre de problématiques juridiques traitées dans le film était sans doute trop important. Nous avons donc fait le choix de permettre aux étudiants de se regrouper pour que la charge de travail ne soit pas trop lourde, mais il aurait également pu être pertinent de répartir les personnages du film entre les étudiants afin que chacun envisage les problématiques sous des angles différents et peut-être de manière plus approfondie. Ensuite, pour les mêmes raisons, la séance de correction n’a pu être convenablement réalisée, l’ampleur de l’exercice exigeant sans doute un aménagement de la durée de la séance, par exemple en la portant à trois heures. L’utilisation d’un film, en lieu et place d’un cas pratique rédigé, présente par ailleurs les travers habituels de l’exercice : la difficulté d’anticiper la longueur du cas et les digressions pouvant être faîtes par les étudiants.

Le questionnaire d’évaluation présenté aux étudiants comportait une question relative à cet exercice. 7,5% des étudiants ont considéré que ce travail était intéressant, mais qu’il avait représenté une charge de travail trop importante. 51% des répondants ont jugé que le travail était intéressant et que la charge de travail était acceptable à condition d’avoir travaillé en groupe. Les derniers 41,5% ont choisi de répondre que ce type de séance pouvait être proposé en l’état à de futures promotions.

III. Élaboration d’articles « Wikipedia »

- Présentation de l’exercice

L’idée de demander aux étudiants de réaliser des articles Wikipedia en droit du travail est née du constat des lacunes de l’encyclopédie participative sur cette question[13]. Cet outil, parfois décrié pour ses approximations, fait toutefois partie du quotidien de nos étudiants[14]. Nous avions donc la forte intuition que ce type d’exercice serait susceptible de les intéresser et de rendre l’apprentissage plus ludique et agréable.

Le travail préparatoire a consisté à créer une carte mentale grâce à l’outil Framindmap[15] représentant le projet d’ensemble de rédaction de cinq fiches Wikipedia[16]. Toutes relatives au droit de la durée de travail, les cinq fiches sont consacrées au travail à temps partiel et intermittent, aux durées de travail, au temps de travail des cadres, aux temps de repos et aux congés. Chaque fiche est subdivisée en sous-thématiques afin de pouvoir répartir le travail entre les étudiants[17], lesquelles sont toutes accompagnées d’une fiche bibliographique permettant aux étudiants de centraliser les références utilisées.

Chacun des cinq groupes de travaux dirigés s’est vu confier le soin de réaliser un des articles Wikipedia, les étudiants de chaque groupe étant répartis aléatoirement dans cinq sous-groupes. Comme pour le dossier prud’homal, la rédaction de chaque fiche a été menée collaborativement sur Framapad, avec utilisation de codes couleurs pour l’identification du texte apporté par chaque étudiant. Des consignes très strictes d’interdiction de toute forme de plagiat ont naturellement été données aux étudiants. Nous avons par ailleurs exigé qu’ils référencent les connaissances délivrées et qu’ils tendent, autant que possible, à l’exhaustivité du propos, conformément aux principes qui gouvernent l’encyclopédie participative.

Informés dès le début du semestre de la nature de l’exercice, les étudiants ont disposé d’environ six semaines pour mener ce travail à bien, la quatrième séance de travaux dirigés étant consacrée à une harmonisation des différents sous-groupes pour améliorer la cohérence des articles et chasser les répétitions.

- Objectif de l’exercice

Cet exercice avait une double vocation. Il nous a semblé être un excellent moyen d’approfondir les questions souvent techniques du droit du temps de travail par un abord ludique et ayant vocation à valoriser le travail des étudiants par la mise en ligne de leur travail sur l’encyclopédie. Il visait, également, à leur offrir une nouvelle opportunité de travail en groupe et de manipulation des outils de travail collaboratifs.

Parallèlement, l’exercice devait permettre d’accroître les capacités de nos étudiants à la recherche documentaire. Nous avions également l’espoir que ce travail développe leurs capacités de synthèse tant le nombre d’informations à réunir et à traiter était important.

- Évaluation

Quoique l’idée soit séduisante, cet exercice est sans doute celui qui a donné le moins satisfaction à l’équipe pédagogique et qui, très clairement, est le moins abouti.

La séance de TD consacrée à la correction des fiches a nécessité la réservation d’une salle informatique, et a démontré les limites de Framapad dans la gestion des modifications effectuées par un grand nombre d’utilisateurs simultanément, sur un document devenu très volumineux. La charge de travail de relecture et de correction du travail des étudiants était colossale, puisque l’ensemble des cinq articles totalisaient un volume de près de 400 pages. Faute d’avoir au préalable suffisamment étudié les conditions de publication sur l’encyclopédie, il s’est avéré que le travail de refonte des articles élaborés par les étudiants était trop important et nous avons finalement été contraints de renoncer à les mettre en ligne.

Le bilan n’est toutefois pas entièrement négatif. Comme nous le pressentions, l’exercice a suscité un fort engouement et les étudiants ont très sérieusement joué le jeu. La charge de travail n’a pas semblé excessive puisque des groupes de six ou sept étudiants travaillaient de concert sur des sous-thématiques bien délimitées et dont le domaine était raisonnable. Les consignes ont globalement été respectées et nous avons été agréablement surpris par les efforts de documentation et de référencement réalisés, mais aussi du faible volume de propos plagiés[18].

S’il fallait renouveler l’expérience, des transformations assez profondes devraient être envisagées. Il serait, d’abord, peut-être plus approprié d’envisager une publication sur un autre support que Wikipedia, par exemple sur un blog ou[19], éventuellement, sur la plateforme Wikiversité dont l’objectif est de diffuser des documents pédagogiques et dont les exigences formelles sont moindres. Le thème de travail devrait également être plus restreint, aussi bien pour alléger le travail des étudiants que celui de l’équipe pédagogique. Sur le plan méthodologique, il serait sans doute utile d’imposer aux étudiants un nombre maximal de pages pour chaque fiche, ce qui les contraindrait à faire un effort de synthèse et à simplifier leurs propos. En amont de l’écriture, une formation des étudiants à la rédaction des notes bibliographiques serait très utile puisque l’obligation de référencer ses propos est l’un des principes fondateurs de Wikipedia. Cela constituerait également une introduction au travail de recherche et aux exigences de transparence de la rédaction scientifique requises dans le cadre d’un mémoire de Master 2.

Enfin, un travail important de réflexion devrait être mené à propos de l’évaluation du travail des étudiants. Le code couleur utilisé dans Framapad permet certes d’apprécier qualitativement et quantitativement la participation de chaque étudiant. Ce système a pourtant eu pour conséquence de donner le sentiment aux étudiants d’être mis en concurrence et a provoqué des comportements inappropriés. Les étudiants ne toléraient pas les modifications faites par d’autres sur leur texte, n’osaient pas corriger les erreurs de leurs camarades, se livraient à une sorte de course à celui qui écrira le plus, ou pire, engageaient la rédaction de parties attribuées à d’autres étudiants. L’un des objectifs principaux de cet exercice étant la réalisation d’un travail en groupe, cette évaluation individuelle était inappropriée et il faudrait, si l’expérience devait être à nouveau menée, procéder à une évaluation collective par sous-groupe.

Le questionnaire d’évaluation reflète très clairement l’échec partiel de cet exercice. 6% des étudiants ont considéré que cet exercice était inutile et inapproprié, 24% que l’exercice était intéressant, mais que les contraintes liées à l’usage des outils numériques étaient trop importantes, 23% que l’exercice avait exigé une charge de travail excessive. Seuls 47% des répondants estimaient que l’exercice pouvait être proposé sans changement à de futures promotions. Un espace d’expression libre était ouvert aux étudiants dans le questionnaire d’évaluation où plusieurs remarques se sont focalisées sur le sentiment de concurrence trop important et sur l’évaluation souvent perçue comme inéquitable.

IV. Révisions à partir de fiches de lecture

- Présentation de l’exercice

Il est relativement fréquent que la dixième séance de travaux dirigés d’un semestre soit consacrée à des révisions par le traitement d’un sujet de dissertation ou de cas pratique transversal. Nous avons souhaité renouveler le genre en proposant un exercice différent ayant toujours cette même vocation.

L’équipe pédagogique a donc identifié une quarantaine de références doctrinales classiques ou modernes, théoriques ou pratiques, récentes ou anciennes. Les références étaient réparties, par parts égales, entre les trois axes du cours que sont la rémunération, le temps de travail et la santé et sécurité au travail. La liste était proposée à chaque groupe de travaux dirigés et les étudiants devaient sélectionner une référence en mentionnant leurs noms à côté de la référence choisie dans la page Framapad créée à cet effet, lire l’article proposé et élaborer une courte fiche de lecture (une page maximum) présentant l’auteur, le support de publication, le thème abordé, les idées principalement développées. Ils devaient, enfin, extraire une citation de l’article qui pourrait être utile dans le cadre d’un travail de dissertation par exemple. Chaque étudiant devait, finalement, déposer sa fiche de lecture en ligne par le biais d’une activité « Base de données » sur Moodle, ce afin que chacun puisse profiter du travail des autres.

- Objectifs pédagogiques

Les trois premiers exercices atypiques n’ayant pas fait la part belle à l’approche théorique du droit, nous avons envisagé de profiter de cette séance de révision pour montrer aux étudiants une autre manière de réviser en vue des examens. L’idée était d’offrir aux plus volontaires une méthode de révision des examens fort différente du « bachotage » trop souvent pratiqué et qui consiste à procéder à des lectures doctrinales relatives aux thèmes traités en cours. Nous avions l’espoir que les étudiants les plus motivés ne se contenteraient pas de lire la seule référence qui leur était imposée et qu’ils choisiraient d’étudier l’ensemble ou, tout du moins, une partie des articles soumis. Pour ceux qui ne feraient pas ce choix, la lecture des fiches élaborées par leurs camarades ne prenait pas trop de temps et était un moyen simple de collecte d’idées et de références en vue de l’examen final et un moyen de parfaire leur culture en droit social.

- Évaluation

La charge de travail, pour les étudiants comme pour l’équipe enseignante, était raisonnable, la lecture des fiches étant relativement rapide. Peu de changements devraient être apportés à l’exercice, même s’il conviendrait sans doute de mieux expliquer aux étudiants l’intérêt qu’il présente et, en particulier, de démystifier la prétendue distinction entre théorie et pratique dont trop nombreux sont malheureusement imprégnés et qui influe négativement sur leur perception de l’exercice.

Les étudiants ayant répondu au questionnaire d’évaluation ont très majoritairement considéré que l’exercice était inutile et qu’ils auraient préféré un exercice de synthèse « classique » (66%), un tiers des étudiants s’étant exprimé jugeant toutefois que l’exercice était utile et qu’il devrait être reproposé à de futures promotions. Certains étudiants ont proposé que l’exercice soit remplacé par un exposé en séance afin de travailler l’expression orale, ce qui peut être une piste intéressante, ne serait-ce qu’au regard de la certitude que les étudiants entendraient, à défaut de le lire, le travail de leurs camarades.

V. Synthèse

L’introduction d’exercices différents de ceux habituellement pratiqués dans les études juridiques a fait souffler un véritable vent de fraîcheur sur nos enseignements et a été globalement bien vécue par l’équipe pédagogique comme par les étudiants. Il est particulièrement agréable d’observer les étudiants travailler ensemble en dehors des travaux dirigés, se corriger entre eux, s’entraider et réfléchir en commun aux problématiques rencontrées, partager leurs connaissances acquises au gré de leurs parcours ou de leurs expériences en stage.

Dans la partie d’expression libre du questionnaire d’évaluation, un étudiant répondait à la question « quels sont selon vous les points forts de cet enseignement ? » par la formule suivante : « le point fort de cet enseignement est sans aucun doute les TD atypiques que l'on a pu réaliser. C'était une manière beaucoup plus ludique d'apprendre et ça permet de rester motivé tout au long du semestre ». C’est là, sans doute, l’une des raisons les plus fondamentales à l’idée de renouveler l’expérience : la diversification des méthodes d’enseignement a permis d’augmenter la quantité de travail exigée des aux étudiants tout en les gardant mobilisés pendant tout le semestre, et ce, malgré la fatigue qui peut parfois se faire ressentir au mois de décembre. Intéresser l’étudiant à l’enseignement qu’il reçoit est l’un des moyens les plus sûrs que l’apprentissage sera de qualité.

Le questionnaire d’évaluation a très nettement fait ressortir une inquiétude des étudiants. Plusieurs d’entre eux ont en effet pensé que le remplacement de séances classiques par des séances atypiques pouvait nuire à leurs résultats aux examens ou, plus tard, à la réussite aux concours, selon l’idée que ces épreuves exigent de réaliser des exercices classiques. Ainsi, à propos des séances atypiques, 13% considéraient qu’il devrait y en avoir davantage, 35% que le dosage entre TD classiques et atypiques était approprié, 51% jugeaient ne pas avoir suffisamment travaillé sur des exercices classiques. L’argument est très fort et le conformisme de nos étudiants a un peu ébranlé nos convictions, cela jusqu’à la publication des résultats d’examens du premier semestre de master 1. La moyenne des notes obtenues à l’épreuve écrite de droit des conditions de travail était cette année de près d’un point supérieure à celle de l’année précédente (2016-17). Sans doute ce résultat peut être attribué à bien d’autres causes que la seule innovation pédagogique et il faudrait renouveler l’expérience sur plusieurs années pour tirer des conclusions fiables des résultats d’examens. Nous pouvons toutefois sans trop de doute affirmer que, s’il n’est pas certain que ces exercices aient amélioré le taux de réussite, ils ne lui auront pas nui, auront amusé les étudiants et stimulé l’équipe pédagogique !





[1] V. not. Ch. Jamin, « Cliniques du droit : innovation versus professionnalisation ? », D. 2014. 675 ; G. Lhuillier et alii, Les pratiques innovantes de formation des professionnels du droit : vers un modèle « global » ?, Fondation Maison des sciences de l’homme, avril 2017 ; B. Dondero, Droit 2.0. Apprendre et pratiquer le droit au XXIe siècle, LGDJ, coll. Forum, 2015.retour au texte
[2] V. La diffusion par Bruno Dondero de son cours de droit des sociétés via l’outil Facebook live.
[3] Propos qui doit être nuancé puisqu’un certain nombre d’étudiants inscrits dans ce master provient de la filière AES et a parfois montré quelques lacunes méthodologiques dans la réalisation d’exercices classiques et peiné à « suivre le rythme ».
[4] Et l’ensemble des noms remplacés pour que les étudiants puissent s’y retrouver.
[5] Au cours des deux premières semaines, les réponses sur le forum étaient en priorité données aux étudiants des groupes « avocats salariés », et aux « avocats employeur » pour les deux semaines suivantes.
[6] Contrats de travail et avenants, bulletins de salaire, échanges de courriers, etc., l’ensemble de ces documents étant tirés des pièces du véritable dossier. Les étudiants devaient expressément demander au salarié la pièce qu’ils souhaitaient obtenir pour que celle-ci soit libérée sur Moodle. Sur les 32 pièces existantes, ils en ont débloqué entre quinze et trente selon les groupes.
[7] Il a, par exemple, été fréquent que les étudiants demandent au salarié quelle était la convention collective de branche applicable à l’entreprise, question à laquelle le salarié ne répondait pas, les étudiants étant censés pouvoir la trouver par eux-mêmes.
[8] Logiciel libre d’édition de texte collaboratif, v. https://framapad.org/
[9] Le groupe « avocats salarié » a écopé d’un salarié manipulateur ayant tendance à ne pas « tout » dire alors que l’employeur, à l’inverse, avait tendance à inonder ses avocats de pièces.
[10] Un groupe « conseillers prud’hommes » comptait dans ses rangs deux étudiants ayant fait des stages en juridiction et leur apport a été remarquable tant sur le plan formel que sur la qualité des motifs de la décision.
[11] Une soixantaine d’étudiants a répondu au formulaire, ce qui n’est pas pleinement significatif, mais permet tout de même d’avoir une idée du ressenti de la promotion.
[12] N. Silhol (réalisateur), Corporate [DVD], Kazak Productions, 2017, 95 minutes.
[14] Comme du plus grand nombre des internautes français : selon la société médiamétrie, les sites internet de la Wikimedia foundation, dont relève l’encyclopédie participative, figurait à la 6e place des sites les plus consultés en France au mois d’avril 2018.
[15] Logiciel libre d’édition de cartes mentales.
[16] V. annexe.
[17] Par exemple, la fiche « Temps de repos » est subdivisée en cinq sous-parties consacrées à : 1. Histoire et cadre juridique ; 2. Repos quotidien ; 3. Repos hebdomadaire ; 4. Repos dominical ; 5. Repos compensateurs, récupérations et RTT.
[18] Le contrôle a été mené grâce à l’outil Compilatio dont dispose l’université de Bordeaux, v. https://www.compilatio.net/.
[19] Cela existe dans beaucoup de facultés, v. par ex. le blog des étudiants des masters Droit et santé de l’université de Lille.

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